Poésies inédites

Jean Luffin Poète ardéchois

Cette rubrique réunit quelques poèmes, sans prétentions, dont le premier « À tous les héros  » écrit vers l’âge de 18 ou 19 ans, qui m’incita à explorer l’univers des poètes contemporains d’une part, puis à rencontrer maints auteurs dont certains devinrent des amis au gré de mes pérégrinations littéraires  bruxelloises et de mon intérêt pour les revues poétiques au cours des années 80 et 90.
Jean Luffin poète Ardèche

A tous les héros

Toi, soldat, qui t’en vas pour la « bonne raison »
Avec une fleur au canon.
Ne laisses-tu rien derrière toi que tu puisses regretter ?
Une mère, un enfant pour qui le clairon

N’est qu’un chant de mauvais augure ?

Toi soldat, qui part en chantant, devant qui

On agite les honneurs, les hochets pro patria,
Ne laisses-tu rien derrière toi qui puisse te donner raison ?
Ces ruines, ces tombes et ce sang bu par la terre.

Toi soldat,
Qui reviens en pleurant,
Naïf petit pion miraculé,
Ne laisses-tu rien derrière toi

Qui puisse t’être pardonné, oublié ?
Cet Échiquier fou, ce brouet de haines

Et tous ces hommes qui furent tes cibles.

Toi soldat,
Qui n’est pas revenu,
Pour le prix du martyr
Discours et fanfares
Ne consoleront pas ceux qui t’ont perdu

Qui voulaient que tu vives.

À toi la paix posthume, soldat.
Sur tes traces, d’autres soldats, sans cesse

Continuent le même vain combat

La même horreur, de siècle en siècle.

Soldat, pourquoi n’a-t-on pas fait de toi

Un homme, au lieu d’un soldat ?

Jean Luffin poète Ardèche

Ce texte est une étape marquante. C’est mon tout premier « poème ». Cela devait se passer vers la fin des années 70. Le déclic s’est opéré à la suite d’un film que je venais de visionner, un film de guerre, qui m’avait marqué par son réalisme. J’étais mal à l’aise, très troublé et me posais une foule de questions. C’était un soir, je rentrais chez moi, seul et à pied. J’en avais pour une demi-heure. Tout en marchant, j’ai éprouvé le brusque besoin de mettre de l’ordre dans les mots qui m’assaillaient. Une fois rentré, j’ai immédiatement noté ce que je ne voulais absolument pas oublier et qui correspondait trait pour trait à mon état d’esprit. Le lendemain, l’esprit apaisé, j’ai revu le texte. Quelque chose me disait que ce ne serait peut-être pas le dernier…

Jean Luffin poète Ardèche

La part manquante


C
omme dans cet Univers sans queue ni tête,

avec trous noirs et blanches comètes,

quelque chose, quelque part, est absent.

Nous, dans le même temps,
unis par un même oracle qui nous dépasse, nous dévore,

pendant qu’ailleurs se corrompt et s’amasse l’argent

des mille et un pénitents.

Nous, dans le même temps,
insouciants et bavards, nous multiplions

les peuples ignorants,
parqués comme denrées périssables,
esclaves d’aujourd’hui, qui se perpétueront demain.

Quelle amoureuse de la vie dira ce qu’il faudra de bombes

pour satisfaire les dieux intelligents

qui nous ont fait croire tout-puissants ?

Comme dans cette forêt brûlée, avec cendres et silence,

quelque chose, quelque part, est absent.

Nous, dans le même temps, unis par le même cauchemar,

qui nous ruine et nous condamne pendant qu’ailleurs

s’étalent les parkings et super bazars des mille et un pénitents.

Nous, joyeux et impuissants, voyageurs du même temps,

dilapidant et saccageant les petites vertus d’aujourd’hui,

qui n’écloront pas demain.

Quel enfant sage hurlera ce qu’il faut de sacrifices

pour rassasier les dieux sanguinaires qui,

de leurs fidèles ont fait les pires apôtres ?

Comme dans ces villes en noir et blanc,

avec leurs façades d’antan, quelque chose, quelque part, est absent.

Nous, dans le même temps, unis par un même hasard

qui consume et ravage, pendant qu’ailleurs le bitume

engloutit l’horizon des mille et un pénitents.

Nous, baignant dans la même sève,
vulnérable et innocente, tandis que l’on pille,

qu’on prépare l’autel d’El Dorado aujourd’hui,

l’enfer de demain.

Quel martyr, quel prophète d’apocalypse révélera

ce qu’il faut de désespoir pour contenter

les dieux arrogants, afin qu’ils cessent de nous duper ?

Comme dans ces écoles pour futurs marchands,

lignes droites et faux sourires, quelque chose, quelque part, est absent.

Nous, dans le même temps, unis par un même destin

qui nous dépasse, nous dévore, pendant qu’ailleurs
les pauvres comptent mille et un pénitents.

Nous, corrompus et mercenaires,
dans le même temps, volontaires et inconscients,

supprimant, mettant en réserve la bonne graine d’aujourd’hui,

l’ivraie pour demain.

Quel comptable insolite additionnera ce qu’il faudra

d’hécatombes pour abolir les dieux envahissants,

depuis toujours aux abonnés absents ?

La Terre nous dira ce qu’il nous manque,

comment l’Univers se fout pas mal de ça,

qu’il ne tient compte d’aucun « élu ».

Comme les autres, nous connaîtrons l’âge

des remords et des supplications.

Alors, plus de nobles ni de saints à implorer.

On sanglotera, on suera
sous les certitudes et les oriflammes,

On se pressera de recommencer tout à zéro,

de recommencer jusqu’à zéro

Nous avons grandi

Te souviens-tu de notre maison, si grande que les nuages blancs s’y engouffraient ?…

Nous, si petits, si futiles, ne rêvions pas à devenir grands. Pas plus que notre étang ridicule

aux allures d’Atlantique. Nous y jetions des pierres pour voir les cercles grandir et les poissons

qui nageaient en étoile.

Te souviens-tu ? Nous regardions le ciel sans comprendre d’où venait son bleu.

Du sommet de nos trois pommes nous dominions les fourmis. Tout était simple, si petit,

si futile que les saisons et les premiers carrefours ont trop vite effacés de nos vies.

Toi en quête de prestige. Moi, braconnier de solitude.

Nos jeux sont devenus rares, puisque nous avons grandi.

Toi tu voles dans le ciel, et je te regarde sans comprendre.

Si petit, si futile. On t’ordonne Franchis les océans, domine les montagnes, les forêts…

Et tu obéis, comme un grand, dans un sillage fracassant.

Tes ailes n’ont plus ce silence d’antan, et l’hiver a gelé notre vieil étang aux poissons morts.

Demain on te dira : laisse tomber un cataclysme sur les minuscules fourmis, tout en bas…

Ce sera facile, et tu obéiras.

De là-haut, tout paraîtra si petit, si futile à l’image des fourmis de jadis qui fuyaient

sous nos rires comme nos poissons dans les ondes molles.

Je ne crois pas que tu te souviens, car te voilà le maître, bardé d’angles morts.

Les carrefours ont été trop nombreux, comme les ordres des généraux,

comme les fourmis qui ne mesurent pas les risques que nous sommes.

Jean Luffin poète Ardèche

L’oeil de la nuit


Une nuit cernée d’oubli l’enfantement
peaufiné d’un feu imprécateur.

L’œil de la nuit s’immiscera encore et encore à l’opaque des utopies

Il y a ces oiseaux qui survolent l’infini des plaies du monde.

Et ces racines qui étreignent notre tour d’ivoire

L’œil de la nuit creuse un gouffre qui baise de ses lèvres noires

nos spectres polymorphes

et ce silence imbu, qui va si bien aux constellations.

Tout n’est jamais, jamais dit


En une seule nuit tout est presque dit : la peur du mensonge, 

les amours sombres, cette pierre rouge qui devint cœur,

mon rire azur, tes lèvres sans voile, cet ami perdu

a qui on défend de mourir

Et aussi cet amour fou, si fort, pour tout ce qui vit

En une seule nuit tout est presque dit : la peur du loup 

qui a peur de nous, le nom des étoiles qui ne nous parlent pas,

la froide désespérance des matins blêmes, le chant du merle

sous la pluie, le canon qui s’obstine à croire qu’il a raison

Et aussi cet amour fou, si vrai, pour tout ce qui vit

En une seule nuit tout est presque dit : la peur du noir 

dont on s’amuse, les enfants qu’on ne voudrait jamais grands,

ceux que l’on ignore car la haine guette la moisson

qui jalouse le pain de sérénité.

Peut-être qu’en une seule nuit on peut dire beaucoup imaginer

pouvoir redire, se mentir, se tromper, prétendre ce que demain

sera à la lumière des beaux serments ;

Mais viendra l’heure de réassembler ce que la nuit a consumé.

Le doigt taché de cendre nous tracerons l’aurore pâle,

pour oublier encore et encore, tout le jour durant,

qu’en une seule nuit tout n’est jamais, jamais dit.

Jean Luffin poète Ardèche

N’attendez pas


N’attendez pas d’avoir l’œil cerné de drame

l’œil noir des vieux clowns tristes. Offrez-vous

le voyage des continents qui ne refoulent

aucuns migrants.

Fuyez mensonges dérobés et complaisances misérables.
Suivez les chemins vierges
de toute rancune,

de ceux qui effacent les rides du cœur

et les promesse intenables.

N’attendez pas d’avoir moins que le temps

des fossoyeurs du vent, qui vendent leur mère

comme leur chemise pour un peu de plaisir a bon compte.

Fuyez la hâte dont on ne sort pas indemne

car celui qui pense, va et aime vite perd en chemin

la moitié de son bonheur.

N’attendez pas de lire le poète pour composer

le refrain de vos rêves. Affûtez les mots qui se conjuguent

avec être plutôt qu’avoir, savoir pour devenir.

Montez dans le train qui passe, ne restez pas à quai,

acceptez le défi du changement et des carrefours,

car si vous ne déchantez, je vous le dis,

si vous ne déchantez, vous n’aurez pas vraiment,

pas vraiment vécu.
Jean Luffin poète ardéchois

Comète


Hors le geste, il y a la clef du mot, le lavis du rêve

qui écorne l’attente. Au-delà, rassure-toi,

c’est la nuit sans petits matins transhumants.

Erre l’étoile filante. Une vie se perd encore

de n’être pas prise au tragique. L’instant se consume

la vie œuvre, désarçonne, corruptible.

Laisse là tes luttes, laisse le vent arracher

les lambeaux de ta haine. Paix pour la furie

des passions. Mêle le jour à la nuit boréale.

Jette donc les yeux le long d’une année-lumière

jusqu’à te reconnaître dans la cible

de ton aveuglante ignorance.

Au terme de sa gestation, la nuit montante

nous immergera de sa vague lente. Ce sera

le troisième mouvement du jour. A ce moment,

le sexe des nébuleuses s’ouvrira en grand

à notre soif râpeuse.

Le noir drapé de l’Univers ne connaîtra toujours rien

de nos affres et nous épargnera peut-être

le migrant fléau des météores.

Empiriques, nous murmurerons alors un vœu. Jean Luffin poète Ardèche

Mon beau miroir

Jean Luffin poète ardéchois

Que caches tu derrière ton reflet glacé ? Le temps qui passe ?

Le refus de la vérité ?

Dis-moi ce qui est bon, pour que les autres croient en moi,

pour qu’ils acceptent qu’on sauve ensemble les apparences

Quand je ne sais plus qui est là devant moi, toi qui ne vieillis pas,
tu vois passer le temps, mes rides, mes joies,

pendant que je pense aux années prisonnières de ton éclat

Miroir aux illusions tu ne dis rien, tu me renvoies mes poses,

mes grimaces peut-être pour que je trouve les bonnes questions

et retire enfin mon masque ?

Souvent t’es tout seul, tu montres le vide, le n’importe quoi,
c’est la même chose lorsque tu te fais juge et révèles

à la face du monde sa violence, sa bêtise, sa mauvaise foi

Miroir, sacré miroir, tu as aidé bien des femmes

à se croire éternelles tu as trompé aussi les hommes
en leur montrant combien ils sont fats, tu as montré à tous

la vérité qu’ils essaient de se cacher

Tu finiras un jour par tomber des mains pour briser

des milliers de rêves, des millions de visages trahis

par les risques d’un dangereux voyage

Mais ton éclat fait déjà des petits, la relève est assurée

dans tous ces yeux qui jouent aux miroirs jolis,
qui se regardent vivre, se mirent mourant,

sans trop savoir pourquoi, sans jamais être

ce qu’ils voudraient

Miroir, dis-moi donc qui je suis dis-moi si j’ai tout faux,

si je suis aussi vrai que je m’en donne l’air.
Jean Luffin poète ardéchois

Supplique

Jean Luffin poète ardéchois

Donnez-nous, donnez-nous aujourd’hui notre amour quotidien

celui qu’on n’a pas su multiplier ni conserver dès le berceau

dans les langes du hasard, cette espèce d’amour sans alphabet,…

Donnez-nous, donnez-nous aujourd’hui quelque chose comme

une paix mode d’emploi inclus qui ressemblerait aux plus belles

promesses d’intentions sans mise en vente au prix de l’esclavage.

Donnez-nous, donnez-nous aujourd’hui des abris pour ceux qui jouent

à cache-cache avec nos bons sentiments, oui donnez-nous la sagesse

méconnue des terres nourricières pour qu’on n’y bâtisse plus avant

de planter dix arbres pour chaque maison.

Donnez-nous, donnez-nous aujourd’hui la force d’offrir à la terre

autant qu’elle nous apporte et aussi le courage d’être sans exiger,

ni attendre plus jusqu’à devenir une plaie pour tous, impossible à panser.

Jean Luffin poète Ardèche – 07120 Berrias et Casteljau – prolittera@protonmail.com
https://cevenneseditions.fr